L’urgence de la grâce et les objets de la grâce

Luc 14

Source : STEM Publishing
Christian Friend, vol. 11, 1884, p. 167.
Christian Friend, vol. 11, 1884, p. 186.

La grâce est caractéristique de l’Évangile de Luc, et on trouve une illustration très frappante de son urgence dans la parabole du grand souper. Lorsque le souper est préparé, il est simplement dit que celui qui l’offre « convia » beaucoup de gens ; et donc, lorsque le serviteur s’en va, son message à ceux qui ont été invités se résume à « Venez ». Mais après que tous eurent refusé l’invitation qu’ils avaient reçue, « le maître de la maison, en colère, dit à son esclave : Va-t’en promptement dans les rues et dans les ruelles de la ville, et amène ici les pauvres », etc. Enfin, lorsqu’il fut rapporté qu’il y avait « encore de la place », le serviteur reçut l’ordre suivant : « Va-t’en dans les chemins et [le long des] haies, et contrains [les gens] d’entrer, afin que ma maison soit remplie ».

Cette gradation dans la nature du message – « venez », « amène ici » et « contrains les gens d’entrer » – est très instructive.

Quelques mots suffiront pour expliquer. En adoptant l’interprétation habituelle, à laquelle nous souscrivons pleinement – à savoir que la première invitation s’adresse à la nation juive en tant que telle, la deuxième, au résidu (reste), à la suite du rejet du Christ par « les siens » et la troisième, aux païens – nous apprenons que la méchanceté de l’homme n’a fait qu’intensifier l’activité du cœur de Dieu. C’est certainement en grâce, bien qu’en accomplissement de la promesse, que Christ a été présenté aux Juifs ; et l’on aurait pu penser que, lorsque cette grâce a été bafouée et réprimée, Dieu se serait retiré, pour ainsi dire, de l’humanité, dans le cercle de Sa propre béatitude. Mais il n’en fut rien, car Son cœur aspirait à bénir les objets de Ses conseils d’amour et de rédemption, et c’est pourquoi, par la puissance de l’Esprit, il « fit entrer » les pauvres du troupeau par la prédication de l’Évangile à la Pentecôte à Jérusalem. Cela n’a pas non plus satisfait l’étendue de ses désirs, car depuis ce jour et jusqu’à la venue du Seigneur, il a travaillé et travaillera à « contraindre » les pauvres pécheurs à entrer, et il ne se reposera pas tant que sa maison ne sera pas remplie – tant qu’il y aura de la place. Il pourrait être profitable pour beaucoup d’entre nous de savoir si nous sommes dans la puissance de cette urgence de la grâce en traitant avec ceux qui ne sont pas sauvés. Car il ne faut jamais oublier que chaque croyant est destiné à être l’expression du cœur de Dieu pour le monde. Une autre question pourrait être posée, à savoir : les faibles résultats de la prédication de l’Évangile en de nombreux endroits ne sont-ils pas dus à un manque de compréhension de la nature de la grâce qui se dirige maintenant vers les pécheurs ? Une fois cela compris, on ne pourrait plus compter ni sur la ferveur, ni sur les supplications, ni sur quoi que ce soit d’autre, si ce n’est sur la puissance de l’Esprit de Dieu. Lui seul peut contraindre les pécheurs à entrer.

Il est intéressant de noter également dans ce chapitre les objets de l’activité de la grâce qui jaillit du cœur de Dieu. Dans un certain sens, on peut dire que tous les hommes le sont, « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » etc. ; et lorsque notre bien-aimé Seigneur a habité ici-bas, il était la lumière pour tous. « En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ». Dans un autre sens, cependant, il y avait une limite, comme l’a exprimé, par exemple, le Seigneur en disant : « Je ne suis pas venu pour appeler les justes, mais les pécheurs à la repentance ». Ainsi aussi dans ce chapitre. Alors que le Seigneur était assis dans la maison du pharisien, il dit : « Quand tu fais un dîner ou un souper, n’appelle pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; de peur qu’eux aussi ne te convient à leur tour, et que la pareille ne te soit rendue. Mais quand tu fais un festin, convie les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles » (v. 12-13). Il fallait écarter ceux qui, pour ainsi dire, avaient un droit, que ce soit sur le plan social ou relationnel ; et, conformément à cette instruction, il fallait inviter ceux qui, non seulement n’avaient aucun droit, mais se trouvaient également dans une situation de besoin et de chagrin. En conséquence, cet homme (représentant Dieu) qui fait un grand souper, dit à son serviteur, après le rejet de ses premières invitations : « Va-t’en promptement dans les rues et dans les ruelles de la ville, et amène ici les pauvres, et les estropiés, et les aveugles, et les boiteux ». En mettant ces deux choses ensemble, nous pouvons en tirer des leçons utiles pour notre édification et notre conduite.

Nous apprenons, tout d’abord, que les catégories représentées par ces quatre termes (les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux) sont les objets spéciaux du cœur de Dieu dans les activités de recherche de sa grâce dans l’Évangile. Qui sont donc ces personnes ? Par pauvres, il ne faut pas entendre ceux qui sont ainsi désignés dans ce monde, mais plutôt les pauvres en esprit (Matt. 5:3), ceux qui sont conscients de leur pauvreté devant Dieu – quelles que soient leur position ou leurs circonstances terrestres. Il est vrai que le plus grand nombre d’entre eux se trouve parmi la classe que nous appelons les pauvres (voir Luc 4:18 ; 1 Cor. 1:26-29) ; mais grâce à Dieu, dont la grâce est souveraine dans son action, il y en a dans tous les rangs et dans toutes les classes de la société. Le vrai sens de ce terme se trouve dans le contraste fait par notre Seigneur lui-même : « Bienheureux, vous pauvres, car à vous est le royaume de Dieu… Mais malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation » (Luc 6:20-24). On le retrouve dans les paroles d’Abraham adressées au riche tourmenté. Il dit : « [Mon] enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement les maux » (Luc 16:25). Ce sont les pauvres qui ne possèdent rien, ne trouvent ni satisfaction ni jouissance dans les choses du monde – ceux qui ont été amenés à sentir qu’ils n’ont rien pour Dieu et ne peuvent rien lui apporter. Il ne faut pas oublier, en même temps, que les vrais pauvres ont toujours été, sont et seront toujours les objets spéciaux des soins et de l’amour de Dieu. (Voir, par exemple, Lévitique 19:9-10, Lévitique 23:22 ; Psaume 72:12-14 ; Jacques 2:5, etc.)

Les autres termes sont simples. Les « estropiés » sont ceux qui ont souffert d’une manière ou d’une autre dans leur corps, de sorte qu’ils sont maintenant, à un degré plus ou moins important, impuissants ; les « boiteux » sont incapables de marcher correctement, et les « aveugles » ne peuvent pas voir. En saisissant le sens symbolique de ces termes, nous percevons immédiatement le caractère de ceux dont Dieu se préoccupe tout particulièrement dans l’Évangile de sa grâce. Et ce sont précisément ces catégories de personnes qui ont été attirées vers le Seigneur lorsqu’il était sur la terre – non pas celles qui étaient en bonne santé (car elles n’avaient pas besoin de médecin), mais celles qui étaient malades, non pas celles qui étaient justes, ou possédaient des mérites selon leur propre estimation, les scribes et les pharisiens, mais les publicains et les pécheurs. Non ! la grâce n’a aucun attrait pour, et, nous pouvons ajouter, aucune préoccupation pour, ceux qui sont riches de leur propre richesse spirituelle illusoire – seulement pour les âmes misérables, impuissantes et nécessiteuses. Car la grâce, elle-même un don, se réjouit de donner, d’enrichir les pauvres, de fortifier les impuissants et de combler les vides. Alors que nous méditons sur elle, nous ne pouvons que nous exclamer : Quel cœur a le Dieu de toute grâce ! Quelle tendre compassion ! Car maintenant, en passant par-dessus tout ce que les pécheurs sont et ont fait, dès l’instant où ils se tournent avec foi vers le Seigneur Jésus, il se réjouit de donner et de bénir selon les pensées infinies de son propre cœur. Plus encore, alors même qu’ils sont dans la douleur et la misère, il leur envoie la bonne nouvelle de l’Évangile et, par l’intermédiaire des ambassadeurs du Christ, il demande aux pécheurs de se réconcilier avec Lui. Telle est la réponse de Dieu, tout en travaillant en même temps pour la gloire de son Fils bien-aimé selon ses pensées éternelles, à la nécessité, à la peine et à la misère de l’homme !

Ensuite (Luc 14), nous en déduisons que le peuple de Dieu doit être l’expression de son cœur envers ces mêmes catégories. C’est le point exact de l’instruction de notre Seigneur au pharisien à la table duquel Il était assis. « Quand tu fais un dîner ou un souper », dit-il, « n’appelle pas tes amis… mais les pauvres », etc. Le chrétien est donc appelé, en ce jour de grâce, à être le représentant de Dieu. Ce principe, en effet, s’applique à toutes les dispensations, à savoir que le peuple de Dieu doit agir envers ceux qui l’entourent selon la révélation qu’Il a voulu faire de lui-même. Ainsi, un Juif doit être l’expression de l’Éternel – d’un Dieu juste ; et un chrétien doit montrer Dieu tel qu’il est révélé dans le Christ Jésus.

Nous devons être prudents dans l’application de cette vérité. Ce que le Seigneur enseigne, c’est que, comme nous l’avons vu, lorsque Dieu fait un dîner, il invite certaines catégories de personnes ; par conséquent lorsque nous faisons une « fête », nous devons être en communion avec son propre cœur et sa pensée. Or, la fête que Dieu fait est le déploiement de sa grâce – la table qu’il dresse, comme nous pouvons l’apprendre dans le chapitre suivant (15), est dans sa propre maison – la maison du Père ; et c’est là que tous ceux qui acceptent ses invitations sont amenés à festoyer avec lui dans sa propre joie. C’est, en un mot, l’Évangile qui, sortant de sa propre présence, ramène les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles à l’endroit d’où il est sorti, et leur donne le privilège ineffable de la communion avec le Père et son Fils Jésus-Christ.

En comprenant cela, nous pourrions bien nous demander – et surtout ceux d’entre nous qui sont évangélistes, où qu’ils se trouvent – si nous avons suffisamment gardé à l’esprit cette instruction de notre Seigneur ; si, autrement dit, dans la proclamation de l’Évangile, nous avons eu devant nous ceux qui sont caractérisés par ces catégories. Certains, comme on peut le déduire de n’importe quelle activité religieuse, cherchent les jeunes, d’autres les personnes âgées, d’autres les riches, d’autres les pauvres ; mais Dieu cherche toujours de la même façon tous ceux qui sont dans le besoin et dans la peine, ceux qui sont impuissants et aveugles. Il en a été de même avec notre bien-aimé Seigneur lui-même. « Venez à moi », dit-il, « vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés » : tous ceux-là, sans distinction de condition, étaient les objets de son cœur de tout temps. Nos cœurs ne doivent pas non plus se mouvoir dans un cercle plus étroit que le sien ; et si nous agissons selon nos pensées, nous rétrécirons ce cercle, même si c’est pour une seule occasion, nous causerons du tort à nos propres âmes, ainsi que nous déformerons le caractère universel de sa grâce.

Deux remarques peuvent être ajoutées. Il doit être évident, en premier lieu, pour tout observateur (car la sagesse est justifiée par tous ses enfants), que la bénédiction spéciale de Dieu repose toujours sur ceux qui cherchent à porter l’Évangile aux âmes pauvres, misérables, impuissantes et malheureuses. Bien des activités de ce type – par ailleurs non recommandables – ont donné lieu à un nombre de conversions tel qu’elles pourraient bien inciter à la réflexion ceux qui ont plus d’intelligence dans la parole de Dieu. Il est tout aussi évident, d’autre part, que lorsque les chrétiens ou les serviteurs ont négligé ces objets de la grâce de Dieu, un fléau spirituel s’est installé sur eux, et leurs travaux sont demeurés stériles. La seconde remarque est que, lorsque le Seigneur était sur terre, ce sont ces mêmes catégories – comme nous l’avons souligné précédemment – dont Il parle ici, présentes en grand nombre parmi les publicains et les pécheurs, qui ont été attirées à Ses pieds. Que s’est-il passé alors, pour qu’ils ne soient pas ainsi attirés par la prédication de Ses serviteurs et de Son peuple à l’heure actuelle ? La grâce a-t-elle perdu de sa beauté ou de sa puissance ? Ou est-ce que nous avons si tristement échoué dans sa présentation ? Il est vrai que la pensée de la chair est inimitié avec Dieu (Romains 8), mais il en était ainsi aux jours de notre bien-aimé Seigneur, et il s’est avéré qu’il en était ainsi dans Son rejet et Sa crucifixion. Pourtant, la grâce puissante qui a jailli de Ses paroles et de Sa vie a saisi les cœurs des plus vils et les a irrésistiblement attirés à Ses pieds. (Voir Luc 7:36-50). Et, grâce à Dieu, la même puissante opération de Sa grâce est encore souvent vue ; mais la question est : Pourquoi si rarement ? Il est certain que ce passage nous donnera à tous une abondante nourriture pour la réflexion ; et ce sera encore plus heureux s’il conduit beaucoup d’entre nous au jugement de soi-même. Oh, que Dieu intervienne avec puissance, et nous rende plus réellement vivante l’exposition de sa grâce au milieu d’un monde pécheur !

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